Agriculture connectée: « Dans quoi on se lance? Smart-farming ? Co-farming ? Drive-farming ? »

Derrière cette question bizarre et ces anglicismes un peu ridicules, se dissimulent les questionnements soulevés par l’émergence d’une agriculture connectée issue des nouvelles technologies qui impactent progressivement toutes les exploitations agricoles et les acteurs de l’économie agricole qui gravitent autour.

A l’heure où le digital transforme notre société, son économie, ses modes de consommation, son agriculture, et bien plus encore, la plupart des agriculteurs se posent légitimement beaucoup de questions : « Mon exploitation agricole doit-elle prendre le virage du numérique ? Pour quoi faire ? Qu’ai-je à y gagner de le faire ou à y perdre de ne rien faire ?

Le problème n’est pas de s’adapter. « On ne fait que ça de s’adapter dans le milieu agricole : nouveaux produits, nouveaux matériels, nouvelles techniques, nouvelles normes, nouvelles réglementations, (…) mais si c’est encore pour investir toujours plus en gagnant de moins en moins … on a déjà donné ! ». C’est ce que se disent la plupart des agriculteurs. « L’agriculture connectée, c’est sans doute l’avenir, mais on aimerait bien y voir clair et surtout savoir ce que ça peut nous apporter, combien ça risque de coûter et à qui ça va encore profiter tout ça ! ».

Agriculture connectee smartphone -sourceSMAG

Dans la poche des agriculteurs et des consommateurs, le smartphone est déjà partout – Illustration de l’appli SMAG

Alors, avant de prendre la grande décision qui pourraient engager l’avenir de son exploitation agricole et risquer de provoquer un énorme fou-rire à son associé(e) en lui posant la question  : « On se lance dans quoi ? Le Smartfarming ? Le Cofarming ? Le Drivefarming ? Hein ? T’en penses quoi ? », mieux peut-être commencer par mettre des définitions sur les mots et de savoir de quoi on parle exactement.

Drone agricoleRobot de cultureLe Smartfarming: l’utilisation des nouvelles technologies pour optimiser la production et le pilotage de l’exploitation. On pourrait le traduire par « agriculture intelligente » dans le sens où elle est amenée à compléter les connaissances dont l’agriculteur a besoin pour pratiquer une agriculture de précision. L’enregistrement d’informations via GPS, satellite, capteurs, drones, combiné au traitement informatique de bases de données (Big Data) permet en effet de mettre à la disposition de l’agriculteur connecté, des outils d’aide à la décision (A.O.D.) et des nouvelles techniques agricoles visant à une optimisation économique (meilleurs rendements) et une optimisation écologique (moins d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires) de l’exploitation agricole.

Le Cofarming: l’utilisation des nouvelles technologies pour optimiser les coûts de l’exploitation. On pourrait le traduire par « agriculture du partage ». Laurent Bernede, fondateur de WeFarmUp qui a démocratisé ce terme est le premier à reconnaître que la pratique du partage et de l’entraide est depuis toujours très ancrée dans le monde agricole. Toutefois, le numérique et l’agriculture connectée permettent d’aller encore plus loin dans les possibilités de partage offertes par internet. C’est pour cette raison que la start-up qu’il a créé est souvent décrite comme le AirBnB ou le BlaBlaCar du matériel agricole. D’un côté, des agriculteurs qui possèdent du matériel sous-utilisé dans leur hangar. De l’autre des agriculteurs qui préfèrent louer le matériel dont ils ont besoin plutôt que d’investir lourdement dans un équipement qui ne servira que quelques jours ou quelques semaines par an. Pour en savoir plus sur WeFarmUp.

Et d’ici qu’on entende parler de Drivefarming il n’y a pas loin, lorsque quelqu’un se sera amusé à traduire « Drive-fermier » en anglais. L’utilisation des nouvelles technologies pour optimiser la vente directe au consommateur par la création d’un système de courses alimentaires de produits fermiers sur internet. La mutualisation des productions de plusieurs exploitations agricoles (fruits, légumes, viandes, produits laitiers) et la digitalisation de ces offres sur smartphone permet de répondre aux besoins de consommateurs cherchant désespérément à faire rimer « courses alimentaires » avec qualité, rapidité et proximité. Pour en savoir plus sur les Drive-fermiers.

 

De ces 3 sujets, c’est incontestablement le Smartfarming (dont le Big Data) qui agite le plus le milieu agricole. Cela tombait bien, le 28 janvier l’I.S.A. (Institut supérieur d’agriculture) de Lille organisait une conférence intitulée « Comment la France peut-elle devenir leader du Smartfarming? ». Agriculteur (Gabriel Delory), agro-économiste (Jean-Marie Seronie), sociétés spécialisées dans l’agriculture de précision (Défisol – Benoit Dreux), les machines agricoles (John Deere – Julien St Laurent), les capteurs (Weenat – Jérome Leroy) se sont exprimés tour à tour pour exposer et débattre sur les opportunités du smartfarming.

Conference ISA Lille Smartfarming

Conférence sur le Smartfarming organisée par l’ISA Lille – Robots de maraîchage –

Les 2 amphis bondés attestaient en effet de l’intérêt que suscite ce sujet. Pourquoi ?

– Parce que la menace de se faire « ubériser » hante tout le monde: agriculteurs, conseillers agricoles, coopératives, sociétés de services, qui peuvent rebondir ou disparaître.

– Parce que la main mise sur le Big Data par des multinationales américaines comme Monsanto ou Google fait peur et menace la souveraineté agricole Française.

– Parce que l’agriculture connectée et de précision est en mesure d’apporter des réponses à l’équation économique et environnementale que l’agriculture Française doit résoudre.

– Parce que dans un contexte mondialisé et digital, ne pas rater le virage du numérique apparaît vital pour tout le système agro-alimentaire Français.

– Parce que la France dispose de savoir-faire considérables qu’il est nécessaire de développer et d’associer dans tous les domaines du smartfarming: solutions électroniques, éditeurs de logiciels, constructeurs de matériels et de robots agricoles, constructeurs de capteurs et de drones, start-up de l’économie numérique, écoles d’ingénieurs (…)

– Parce que les écarts de rendements observés à l’échelle intra-parcellaire sur des cultures optimisées par les techniques d’agriculture de précision sont prometteurs.

– Parce que la révolution numérique oblige à faire des choix avant d’être sûr d’avoir toutes les cartes en main et une quelconque certitude qu’on aura le retour sur investissement.

– Parce que ces techniques nouvelles concernent tous les types d’agriculture : grandes cultures (gestion GPS et satellitaire par ex.), élevage (robots de traite par ex), maraîchage (robots de désherbage par ex).

Conference ISA Lille Smartfarming defisol

Ces nouvelles pratiques suggèrent de nouveaux investissements qui laissent peu de voies possiblessuivre la course à la compétitivité, aux normes environnementales et à la taille des exploitations imposés par des cours agricoles à l’échelle mondiale, pratiquer une agriculture diversifiée à petite échelle bien valorisée en vente directe et circuit-court. Entre la grosse exploitation ultra-moderne qui fournit l’industrie agro-alimentaire et la petite exploitation qui vend en circuit-court, quelle place restera-t-il aux exploitations de taille moyenne traditionnelles ? L’assistance des robots agricoles (désherbage, optimisation des cultures et des sols) et des systèmes de pilotage numérique de l’exploitation agricole jouera sans aucun doute un rôle de plus en plus déterminant, même si certains continueront à démontrer, fort heureusement, qu’une agriculture dénuée de toute technologie est encore possible. En 2015, l’utilisation des techniques d’agriculture connectée ne concerne encore que 1% des terres cultivées, soit 150.000 hectares.

L’agriculture connectée soulève également les questions relatives à l’utilisation des données numériques, que ce soit dans le domaine de la production (Big data), ou dans la commercialisation (e-commerce). L’agriculteur 3.0 devra veiller à rester propriétaire des données stratégiques (ou les monétiser). Il aura aussi intérêt à ouvrir ses données moins stratégiques pour bénéficier des avantages de l’open data et de l’expertise que lui conférera l’analyse de ses données.

Pour approfondir le sujet et tenter de vérifier que le numérique appliqué à l’agriculture ce n’est pas du virtuel, j’ai récolté plusieurs témoignages

Gabriel agriculteur Chocques

Gabriel Delory (système RTK)

Gabriel DELORY, agriculteur à Chocques (62920) s’est équipé de systèmes de guidage RTK sur son matériel agricole. Lors de son intervention à la conférence organisée par l’ISA, il raconte: « Le départ en retraite de 2 salariés remplacés par 2 petits jeunes m’a incité à passer au numérique sur l’exploitation. Même si le retour sur investissement est encore difficile à mesurer, l’intérêt de ces technologies numériques est multiple: plus de précision dans les travaux des champs, plus de confort dans la conduite du matériel agricole, un peu moins de carburants et d’intrants, et surtout des outils d’aides à la décision (OAD) précieux pour le pilotage de l’azote sur les parcelles ou l’optimisation des rendements et de la richesse de la plante (% protéine par ex.). Par contre, si vous me demandez si je suis tenté d’utiliser les possibilités de guidage GPS pour faire travailler mes gars la nuit. C’est hors de question ! La nuit, c’est fait pour dormir ! »

 

 

Thierry Baillet agriculteur loos en gohelle

Thierry Baillet (système weenat)

Thierry BAILLET, agriculteur à Loos-en-Gohelle (62750), a installé sur ses parcelles de pommes de terre, le dispositif d’agriculture de précision proposée par la société Weenat (start-up Lilloise). « Un système de sondes a été implanté sur une parcelle : un pluviomètre connecté qui mesure et remonte des informations en temps réel sur un portail qui permet à l’agriculteur de suivre l’hygrométrie, la pluviométrie, la température et l’assèchement des buttes de pommes de terre en temps réel. Mesure de températures de sol et de tension hydrique. En fonction du type de sol, de la variété de pomme de terre, l’outil permet d’apporter le juste besoin en eaux à la plante, à chaque stade son développement. Au final, des économies d’eaux et surtout de meilleurs rendements devraient être à la clé. Il faudra un plus loin retour d’expérience pour le quantifier mais les premiers tests semblent prometteurs. » 

 

 

Dominique Maraicher du ecommerce

Dominique Bouillet (système e-commerce, drive)

Dominique BOUILLET, maraîcher à Comines (59560) s’est lancé dans le e-commerce. Nous avons progressivement basculé notre activité de vente directe des marchés traditionnels vers la vente directe sur internet: création de notre propre site de vente en ligne, participation à plusieurs Ruches dont la Ruche-drive de Roubaix et d’autres projets encore. Par rapport aux marchés, il n’y a pas photo: des légumes déjà vendus à l’avance générant « zéro perte » (on rentre camion vide), moins de temps consacré à la vente, plus de volumes de vente, une clientèle plus jeune et plus active, moins de comptabilité. Par contre, une organisation rigoureuse et une productivité dans la préparation des commandes est nécessaire. On s’arrange beaucoup aussi entre producteurs pour la logistique. En ce qui concerne le maraîchage assisté par le numérique (robots de désherbage, agriculture de précision) nous y réfléchissons. Pourquoi pas si ça nous permet encore de nous améliorer sur la pratique agro-écologique et nous libérer du temps sur des tâches à très faible valeur ajoutée.

 

Autre retour d’expérience d’agriculture connectée à suivre: 18 fermes ont testé un an d’internet par satellite. La FNSEA et NordNet (filiale d’Orange) qui ont piloté ce projet, ont annoncé que 14 des exploitations agricoles sur 18 avaient décidé de renouveler leur abonnement à l’issue qui a duré 12 mois. Ces exploitations avaient une connexion à internet inférieure à 2 mégaoctets (Mo) et un réseau cellulaire insuffisant pour pouvoir utiliser des outils numériques sur leurs parcelles. Comme le souligne le think tank « Renaissance numérique » dans son dernier rapport, la mauvaise couverture réseau des parcelles agricoles est le 1er frein au développement de l’agriculture connectée et de précision.

 

SmartfarmingEn conclusion, la perspective d’un modèle agricole conciliant de meilleures performances économiques ET environnementales semble émerger. La permaculture, l’agro-écologie, la biodynamie, l’agriculture connectée, (…) font partie des techniques à notre disposition pour tenter de résoudre la difficile équation soulevée par les facteurs démographiques, économiques, sanitaires et environnementaux.

Comme toujours, c’est ce que l’homme fera de la technologie qui sera déterminant, et cette question soulève bien entendu autant d’espoirs que d’inquiétudes.
L’agriculture Française semble à la croisée des chemins.
Elle a de plus en plus de mal à suivre la course mondiale à une agriculture low cost, faute de pouvoir se battre avec les mêmes armes que certains pays (charges, normes, …)
Dans ce contexte, les exploitations agricoles peuvent tenter de sortir de cette impasse en saisissant les nouvelles opportunités de recréer de la valeur:
Adapter et diversifier les productions agricoles locales pour les faire coïncider avec les besoins alimentaires des consommateurs sur un même territoire.
Répondre à une demande croissante et insatisfaite de produits agricoles bruts et transformés de haute qualité, et à petite échelle (fermier, bio, local, …)
– Améliorer les rendements agricoles et réduire/supprimer l’utilisation de produits phyto-sanitaires via les techniques d’agriculture connectée et de précision, ou les pratiques agro-écologiques traditionnelles.
Réduire et mutualiser les coûts des exploitations agricoles (machinisme, conseils, services) via des plateformes numériques de partage et d’analyses de données.
Mieux valoriser sa production en réduisant les intermédiaires via des plateformes numériques de vente (e-commerce) en circuits courts aux consommateurs ou aux collectivités.
Il semble donc assez probable que le métier d’agriculteur est amené à se transformer à une vitesse accélérée et à se « digitaliser ». Toutefois, il est nécessaire de réaliser l’ampleur du chantier de transformation du système agricole et l’indispensable accompagnement qu’il sera nécessaire d’apporter aux agriculteurs pour réussir ces adaptations stratégiques, notamment auprès des exploitations asphyxiées par la crise agricole.
Eric Lesage, travailleur indépendant en expérimentation sur les échanges entre producteurs locaux et consommateurs sur internet. Expert web & e-commerce depuis 2001, animateur d'un drive de produits fermiers dans le Nord (59) et créateur de la plateforme collaborative drive-fermiers.fr au service des consommateurs et au service de la réussite des projets internet des producteurs locaux.

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