Les défis de l’agriculture numérique et de l’alimentation connectée

Les technologies numériques vont bouleverser notre façon de produire et de consommer notre alimentation. Le futur est déjà en train de s’écrire. Alors, si nous essayions de décrypter et de comprendre ce que la révolution numérique réserve à nos agriculteurs et à nos consommateurs, mais aussi à tous les intermédiaires qui vont devoir s’adapter pour ne pas devenir « le maillon faible » d’une chaîne alimentaire qui va se raccourcir et se digitaliser ? Derrière les mots « désintermédiation », « uberisation », « disruption », « plateformisation » se cachent de vraies opportunités pour les uns, de vraies menaces pour les autres.

L’agriculture va en effet devoir relever de nombreux défis dans les années futures : produire une alimentation pour des consommateurs plus exigeants sur la qualité et la traçabilité, tout en conciliant environnement et rentabilité des exploitations. Une équation à laquelle il faut ajouter la composante numérique et connectée avec laquelle tous les acteurs de la chaîne alimentaire devront composer, pour le meilleur ou pour le pire.

agriculture-numérique

Le numérique en effet, modifie ou bouleverse progressivement nos modes de vie et tous les secteurs d’activités. L’agriculture et l’alimentation n’y échappent évidemment pas. Peut-on l’éviter ? Que faut-il en espérer ? Faut-il en avoir peur ? Quels impacts les technologies numériques provoqueront-elles pour les agriculteurs, les coopératives agricoles, les distributeurs et les consommateurs ?

Pour tenter d’y voir plus clair, le think tank français « Renaissance numérique » a décidé de réunir des scientifiques, des universitaires, des grandes entreprises du high-tech, des start-up, des organisations professionnelles, (…). Elle a rédigé un livre blanc de 106 pages contenant 16 propositions destinées à en accélérer l’adoption et le développement.

Comme le souligne ce rapport passionnant, l’agriculture numérique pourrait bien constituer la 3ème  révolution agricole. Après celle du 18ème siècle (arrêt de la jachère & rotation des cultures) et du 20ème siècle (mécanisation & recours aux engrais chimiques et produits phytosanitaire), la révolution numérique constitue indéniablement un levier d’accroissement de la productivité par des techniques de précision et pratiques agro-écologiques plus économes en ressources.

En plus d’être capable de révolutionner les méthodes de productions agricoles, le numérique & internet commencent à transformer le métier d’agriculteur de A jusque Z : pilotage de l’exploitation, partage du matériel agricole (wefarmup), conseils et formations techniques (e-learning), vente directe par internet (e-commercedrive).

Et il n’y a évidemment pas que l’agriculteur qui est concerné. Ce sont tous les maillons de la chaîne de l’agro-alimentaire : coopératives, services agricoles (ETA, CUMA), industrie, grande distribution, qui sont condamnés à s’adapter pour ne pas prendre le risque de disparaître, de se faire « ubériser ».

Alors comme toute révolution, elle peut produire les meilleurs et les pires effets. Cela dépendra de ce que l’homme en fera. Le numérique suscite à la fois des raisons d’être optimiste, réaliste, mais aussi inquiet.

 

Agriculture numérique : des raisons d’être optimistes ?

 

Internet stimule le développement des circuit-courts

En raccourcissant la chaîne de distribution, le numérique est en train de recréer un lien étroit entre l’agriculteur & le consommateur, de faire redécouvrir à celui-ci l’existence des saisons et de redonner de la valeur à une agriculture paysanne à plus petite échelle mise à mal par 50 ans d’agriculture intensive et de consommation de masse. Les solutions internet favorisent le développement de la vente directe aux consommateurs (La Ruche qui dit Oui!, Drive-fermiers, …) ou à la restauration collective (Agrilocal, Solibio, Loc’halles, …).

Drive de la ferme du producteur au consommateur

Illustration d’un système de vente directe sur internet (drive de la ferme) : 1- commande, 2- préparation, 3- retrait

 

Les circuit-courts stimulent l’économie locale et un commerce plus équitable

Autre bonne nouvelle, ce type de système alimentaire génère plus de revenus pour l’agriculteur et stimule l’économie locale, non délocalisable. 21% des agriculteurs vendent maintenant une partie de leur production en circuit-court, contre seulement 15,4%, 15 ans plus tôt. 72% des jeunes agriculteurs déclarent d’ailleurs vouloir vendre en circuit-court. Côté emploi, pour 100€ dépensés en circuit-court, 60€ restent sur le territoire, contre 5€ dans le système industriel précise dans ce rapport Jacques Mathé, économiste spécialiste de l’économie rurale et agricole. L’agriculture Biologique, promise à un développement important, requiert pour sa part 50% de main d’oeuvre de plus que l’agriculture conventionnelle, donc un gisement d’emplois.

La traçabilité numérique permettra de mieux connaître le contenu de notre assiette

Le numérique offre aussi de multiples possibilités d’améliorer la traçabilité de la chaîne alimentaire, du champ à l’assiette. L’utilisation des objets connectés agricoles (capteurs), des systèmes de contrôle des processus de fabrication / transformation, des puces RFID, pourront garantir au consommateur une transparence complète sur l’origine, la composition, le bilan écologique des aliments qu’il consommera, à condition que les maillons de la chaîne acceptent d’ouvrir et de partager leurs données. Des applications mobiles (Open food facts, Notéo, Tellspec, …) commencent à devenir les « Shazam » de la nourriture. Des organisations agricoles aussi, comme Les Jeunes Agriculteurs (JA), utilisent internet & les réseaux sociaux pour faire progresser la traçabilité alimentaire avec #viandedenullepart ou #laitdenullepart.

Le financement participatif (crowdfunding) crée un système financier qui redonne du sens

Lorsque l’agriculteur fait appel aux consommateurs plutôt qu’aux banques pour financer un développement qui profitera aux deux, ça marche ! Les plateformes Miimosa, Bluebees, Kisskissbankbank (et d’autres encore) ne comptent plus les projets plein de sens qui ont vu le jour grâce au soutien financier de particuliers ou d’entreprises. Ce type de financement n’est possible que grâce à la puissance d’internet et des réseaux sociaux. Les citoyens Français sont particulièrement sensibles au soutien des projets agricoles. La plateforme Miimosa réservée aux projets agricoles récolte en moyenne 6500€ auprès des consommateurs alors que la moyenne des plateformes de financements participatifs (crowdfunding) tourne à 3500€.

L’exploitation des données numériques peut contribuer à réduire les gaspillages dans toute la chaîne alimentaire

Les applications numériques anti-gaspi concernent les 2 côtés de la chaîne alimentaire. Pour le consommateur, des applications mobiles (Le bruit du frigo, Checkfood, Frigomagic) permettent de mieux « gérer son réfrigérateur » et de moins jeter. Comme l’analyse François Houllier, président de l’INRA, « on peut imaginer un modèle où on aurait juste les quantités dont on a besoin, pas plus, en gérant mieux les dates limites de péremption par exemple ». Pour les industriels ou les distributeurs, des plateformes internet comme Feeding Forward aux Etats-Unis permettent d’optimiser l’écoulement des surplus. Pour les agriculteurs et les coopératives, des outils de gestion de commandes « temps réel » et prédictifs leurs permettraient de limiter les denrées alimentaires qui partent à la benne.

L’agriculture numérique de précision promet de développer les pratiques agro-écologiques

L’exploitation du Big Data (croisement de données météos, agronomiques, …) couplée à des objets connectés (capteurs de surveillance des cultures et des élevages) permettra d’accélérer l’adoption de nouvelles pratiques agricoles dites de « précision » capables d’accroître les rendements en diminuant la consommation de ressources (eau, énergie, aliments pour bétail) et d’intrants (engrais chimiques, produits phyto-sanitaires, …). Les résultats sont encourageants : des vignerons espagnols ont constaté une amélioration de 15% de la production et une réduction de 20% des produits phytosanitaires, grâce à l’utilisation de capteurs.

Materiel agricole numerique du futur

Illustration du métier et des équipements de l’agriculture numérique de demain

 

En s’arrêtant là, on pourrait presque être tenté de croire que le numérique apporte une solution à (presque) tous les problèmes. Toutefois, penser que le numérique va à lui seul résoudre les difficultés de notre système agricole, l’opacité de la chaîne et les inepties de notre système alimentaire est une illusion. Il fait planer aussi un grand nombre de menaces et de bouleversements qu’il ne faut surtout pas sous-estimer et qui constitue autant de défis à relever.

 

Agriculture numérique : des raisons d’être inquiets ?

 

La concentration urbaine des populations soulève des paradoxes difficiles à résoudre

Comme l’indique le Think tank Renaissance numérique, « nous voulons limiter l’impact de nos consommations alimentaires sur l’environnement, mais nous n’imaginons pas encore manger des fruits et légumes qui auraient poussé dans une ferme urbaine verticale. Nous voulons promouvoir l’agriculture de proximité respectueuse de l’environnement et des animaux, mais notre mode de vie, urbain et péri-urbain, consomme des terres agricoles, éloignant d’autant les productions des lieux de consommation ». Comment redonner aux villes une autonomie alimentaire ? En libérant les innombrables terres arables immobilisées, par exemple, par les sociétés foncières de la grande distribution (Immochan, Carmila, …) qui savent qu’elles ne construiront plus d’hypermarchés. En exploitant les surfaces urbaines cultivables (toits, jardins) comme le film « Demain » a montré que cela était pratiqué dans la ville de Totnes en Angleterre, ou en construisant des fermes urbaines verticales. En aménageant des espaces de distribution de produits fermiers en ville pour y installer des systèmes de retrait de commandes internet (casier click&collect 24/24, drive-mobile, farm-truck) installés sur des parking publics ou privés.

Le Big Data aux mains de multinationales comme Monsanto  

La maîtrise des données numériques pourra conférer une puissance hors norme aux multinationales ayant investi dans le « Big data » et cela a de quoi inquiéter. Monsanto a par exemple racheté pour des montants exorbitants plusieurs sociétés (The climate corporation, Solum, Precision planting…) dans le but de croiser les « datas» agricoles nécessaires. Pour faire quoi ? Redonner de la souveraineté aux agriculteurs ou les rendre encore plus dépendants de ses « propres » solutions ? Les géants américains ont parfaitement bien compris que les données agricoles valent de l’or. Monsanto facture déjà aux agriculteurs 20$ /hectare son service Fieldscripts et Google facture 500$ par mois son service Farmers Business Network (FBN) de big data agricole. Face à cette menace de la toute puissance américaine, le Think Tank Renaissance numérique préconise la création d’une plateforme Française « open data » de collecte et d’analyse des données agricoles. Ce rapport attire l’attention sur l’immobilisme des institutions représentatives, chambres d’agriculture, coopératives et syndicats professionnels, (…) sans lesquels l’agrégation de toutes les données agricoles nécessaires est impossible.

Les agriculteurs mal préparés aux bouleversements de l’agriculture numérique

Les programmes de formation dispensés par les lycées agricoles n’intègrent pas encore de modules préparant les futurs agriculteurs aux outils numériques et aux impacts considérables qu’ils auront sur leurs métiers. C’est à l’extérieur du lycée agricole qu’ils devront faire ces découvertes. Il parait donc impératif et urgent de moderniser l’enseignement agricole, mettre en place des programmes de MOOC (Massiv Open Online Courses) et de e-learning pour donner une chance aux agriculteurs de comprendre l’environnement numérique avec lequel ils devront nécessairement composer dès aujourd’hui et encore plus demain.

robot drone agriculture digitale

Illustration du pilotage d’une exploitation agricole du futur et de ses objets connectés

Par ailleurs, alors que le phénomène de « désintermédiation » (suppression des intermédiaires) provoqué par l’arrivée du numérique offre à l’agriculteur une occasion en or de reprendre la main sur la chaîne de valeur alimentaire et court-circuiter la distribution, la plupart d’entre eux « regardent le train passer », faute de bien comprendre comment saisir les opportunités de la vente sur internet et faute d’oser initier un projet collectif entre agriculteurs ayant intérêt à jouer la complémentarité de leurs productions.

Les agriculteurs engagés dans la vente directe n’ont pas encore pris le virage internet

Sur les environs 100.000 exploitations agricoles pratiquant la vente directe en France, on peut estimer que moins de 5% des agriculteurs se sont lancés dans la vente sur internet. Or, 68% des achats effectués dans un point de vente sont déjà influencés par le digital en 2015. Leurs points de vente à la ferme ou leurs magasins collectifs sont en danger s’ils n’intègrent pas rapidement la vente en ligne. Pour faire ses courses, le consommateur plébiscite le drive. Leur nombre a été multiplié par 10 en 5 ans, passant de 260 en 2010 à 2600 en 2015 (voir l’évolution du drive).

 

Le consommateur et l’agriculteur « digital » du futur ? 

 

Il est évidemment difficile de dessiner des portrait-robots des consommateurs et des agriculteurs de demain mais il est prévisible que de 2 grandes tendances vont s’amplifier : le « local food » et la « food tech ».

« Local food » : un modèle d’alimentation naturel, sensoriel et de proximité. Les consommateurs, pour qui manger est synonyme de plaisir (ils aiment cuisiner), auront un accès de plus en plus facile, via des plateformes numériques et des logistiques courtes, aux exploitations agricoles environnantes qui auront mutualisé leurs productions, leurs ateliers de transformations, leurs modes de distribution. Le consommateur mangera plus de fruits & légumes issus de l’agro-écologie et des fermes urbaines, moins de viande mais de qualité. Il ira chercher sa commande passée sur internet aux « points de retraits fermiers«  fixes (magasin-drive, casiers-lockers) ou mobiles (camion-magasin, drive-truck) ou se les fera livrer par des « digital-shoppers » (service de type Instacart). L’agriculteur sera ici dans un rôle « nourricier » au service de la communauté pour laquelle il produit la base de son alimentation. La productivité des pratiques agro-écologiques exercées sur des petites surfaces, associée à la forte productivité des modèles de vente du e-commerce (drive, click&collect) devraient permettre à l’ageekulteur 3.0 tourné vers le circuit-court, de trouver un modèle économique durablement rentable sur son territoire.

Casiers et drive de la ferme

Illustration des systèmes de vente directe par internet : magasin-drive de la ferme (fixe ou mobile), casiers de retrait (click&collect, lockers)

 

« Food tech » : un modèle d’alimentation scientifique, fonctionnel et personnalisé. Les consommateurs, pour qui manger répond à un besoin organique, auront à leur disposition des solutions « à la demande » pour donner à leur corps l’alimentation dont il a besoin, via des systèmes futuristes de type « imprimante alimentaire » ou « machine Nespresso » fonctionnant avec des cartouches de nutriments (lipides, protides, glucides, vitamines …). Le consommateur consommera des substances alimentaires composées d’algues, de protéines d’insectes ou de viandes artificielles. L’agriculteur sera ici dans un rôle de fabriquant de matières premières alimentaires destinées à subir de nombreuses étapes de transformations agro-industrielles avant d’être assemblées pour être consommées de façon personnalisée. L’hyper-spécialisation et le recours aux techniques agricoles intensives les plus modernes devront permettre à l’ageekulteur 3.0 tourné vers l’agro-industrie, de trouver un modèle économique viable dans un environnement totalement mondialisé.

Imprimante et nespresso alimentaire

Illustration des systèmes d’impression alimentaire (pizza) et de concept-store de recharges alimentaires (Nespresso)

 

Pour relever ces défis de l’agriculture connectée dans une société numérique, le Think Tank « Renaissance numérique a rédigé 16 propositions pour repenser ou adapter la production, la distribution et la consommation alimentaire à ces nouvelles exigences. En voici un résumé dont les détails (106 pages) sont consultables sur le site de la Renaissance numérique.

Renaissance numerique

PROPOSITIONS POUR UNE AGRICULTURE NUMÉRIQUE
– Garantir la couverture réseau nécessaire à une agriculture connectée, sans pénaliser les exploitations selon leur zone géographique.
– Étudier les opportunités de l’ultra bas débit pour l’agriculture connectée.
– Accompagner l’équipement des agriculteurs en outils numériques.
– Le crowdfunding pour soutenir l’agriculture périurbaine.
– Intégrer dans la formation professionnelle des agriculteurs des bases de compréhension des enjeux numériques.
– Coopératives et syndicats acteurs majeurs de la formation au numérique des agriculteurs.
– Exploiter les opportunités des outils numériques pour proposer des formations en ligne.
– Les coopératives, acteurs du Big Data agricole.
– Libérer les investissements pour faire émerger des champions français et européens de la #FoodTech.
PROPOSITIONS POUR UNE DISTRIBUTION / CONSOMMATION CONNECTÉE
– Les collectivités locales et les chambres de l’agriculture encouragent la vente en circuit-court en répertoriant et relayant les informations sur ces initiatives sur un site Internet dédié.
– Mettre en place des programmes open data expérimentaux sur certaines filières pour recréer un équilibre entre les prix de production et les prix de vente.
– Des programmes internationaux pour une mise en donnée de l’agriculture familiale dans les pays émergents.
– Les agriculteurs entrent dans la boucle des applications de certification et traçabilité des produits alimentaires.
– Des capteurs et autres objets connectés pour simplifier la labellisation des produits agricoles.
– Inciter les acteurs de l’agro-alimentaire à mettre en place des outils de traçabilité grand public pour informer sur la provenance du produit.
– Encourager la traçabilité automatique et intelligente dans les circuits internationaux d’acheminement des biens agricoles.

Pour aller plus loin sur le sujet de la mutation internet du monde agricole et des circuits courts :

Big Data agricole : pourquoi tant d’agitation ?   La révolution numérique vue par un Prix Nobel d’économie et le patron de BlaBlaCar – Les bonnes questions à se poser pour un projet de vente directe sur internet ? – Créer un drive fermier ? –  Conditions de succès d’un projet drive ? – Quelle solution internet choisir ? –  Besoins de conseils pour un projet de drive fermier ? 

Eric Lesage, travailleur indépendant en expérimentation sur les échanges entre producteurs locaux et consommateurs sur internet. Expert web & e-commerce depuis 2001, animateur d'un drive de produits fermiers dans le Nord (59) et créateur de la plateforme collaborative drive-fermiers.fr au service des consommateurs et au service de la réussite des projets internet des producteurs locaux.

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